therapie@big

Présentation du numéro Thérapie@

Il est un fait établi que l’outil numérique, aujourd’hui omniprésent, apparaît tout particulièrement investi à l’adolescence. On peut l’envisager comme l’une des expressions contemporaines du pharmakon, notion communément convoquée lorsqu’il s’agit d’appréhender cette « modalité de la présence de l’autre » (Fédida) et son influence dans la construction subjective. Ainsi, au-delà des questions portées par son usage ou son mésusage, l’outil dit numérique interroge plus fondamentalement le contact que le sujet entretient avec l’objet. L’adolescent est mis en demeure de passer par l’autre, et les modalités de ce passage procèdent d’un choix. L’outil numérique s’y prête, dans l’expression d’une nouvelle mise en forme de la rencontre comme de son refus. Comment, dès lors, la dynamique à l’œuvre dans la psychothérapie avec l’adolescent peut-elle le prendre en compte, témoigner de ces enjeux et s’appuyer sur les offres potentielles d’une rencontre modifiée à travers et par le numérique?

Après une présentation du numéro par Serge Tisseron, dans laquelle il introduit les termes du débat en insistant – entre autres – sur la distinction à opérer entre technologies du numérique et technologies par le numérique, Yann Leroux et Kathya Lebobe abordent les avantages et les inconvénients portés par le numérique dans le cadre psychothérapique. L’enjeu, peu à peu, est de savoir en quoi l’aménagement du cadre par le numérique peut sortir d’une logique du pis-aller (impossibilité d’une offre de soin classique du fait d’un éloignement géographique, d’un handicap, d’un isolement, etc.) pour accéder au rang de véritable alternative, garante d’une offre spécifique, non réductible. Dès lors les auteurs explorent les conditions particulières pour que ce recours au numérique apparaisse en sa propre fonction. Cynthia Fleury poursuit cette réflexion en la confrontant aux principes à l’œuvre dans le cadre analytique traditionnel. Le dialogue possible entre ces deux champs – l’analytique et le numérique – se soutient d’une analyse de la fonction du regard dans la dynamique psychothérapique. Frédéric Tordo, en se référant à la clinique des cas-limites, offre une lecture métapsychologique susceptible d’éclairer les raisons d’un choix assumé pour le recours au numérique dans l’établissement d’un cadre plus adapté aux problématiques particulières rencontrées dans les situations limites. La notion de double limite, proposée par André Green, apparaît comme l’un des éléments organisateurs de cette conceptualisation d’un aménagement nécessaire de la séance.

Natacha Vellut propose un premier texte sur la notion d’Hikikomori, retrait social qui fut, à l’origine, décrit au Japon mais qui semble aujourd’hui gagner d’autres pays. L’article suivant, signé par Tadaaki Furuhashi et Natacha Vellut, prolonge l’étude de ce phénomène en soulignant la mise en jeu que permet le passage par le numérique à l’égard du principe de l’attente et du registre de la demande. Le retrait social, tel qu’il se manifeste dans l’état Hikikomori, se comprend dès lors comme la réponse trouvée par un sujet pour se prémunir des effets d’une attente perçue comme aliénante car trop insistante ou trop intense. Les deux auteurs insistent sur l’importance d’un premier lien transférentiel pour que l’accompagnement via le numérique puisse s’établir et perdurer.

Bernard Astruc, Monia Latrouite-Ma et Chrystel Chaudot évoquent, quant à eux, l’usage de la vidéo-consultation dans l’accompagnement psychothérapique, à travers l’expérience du réseau Tele-psy d’Eutelmed, plateforme à destination d’adolescents en situation d’expatriation.

Ce premier dossier se termine par les conclusions d’une étude, menée par Ritta Baddoura, Gentiane Venture et Guillaume Gibert, explorant la pertinence du recours d’un robot humanoïde en tant que médiateur potentiel dans l’accroche relationnel. L’usage d’un tel assistant, destiné à faciliter une approche à visée thérapeutique, est évoqué, entre autres, dans le cadre de la clinique de l’autisme.

Un second dossier, formé de deux nouveaux articles, s’applique à préciser les enjeux du retrait des jeunes, appelé Hikikomori. La notion de préférence négative, convoquée par Natacha Vellut et reprise de la postface de Gilles Deleuze au roman Bartleby d’Herman Melville, s’impose comme temps de suspens et représente l’expression même d’une indétermination face à la demande énoncée, implicite ou tout simplement imaginée, de l’autre. Maïa Fansten et Cristina Figueiredo proposent une typologie de ce retrait social à l’adolescence, retrait composé de trois formes marquant chacune des degrés d’inscription dans ce retrait et des possibilités d’en sortir différents. Il s’agit du retrait alternatif, du retrait réactionnel et du retrait chrysalide.

Jacques Dayan, dans une contribution hors thème, revient sur les événements de janvier dernier et explore les racines d’une haine contre l’État, en s’appuyant sur une lecture qui convoque sociologie, psychanalyse et philosophie.

Le numéro se clôt sur trois textes, présentés dans la rubrique « Dehors ». Le premier correspond à une courte recension de Nicolas Tajan sur l’ouvrage intitulé Hikikomori, ces adolescents en retrait. Le deuxième, article de Jocelyn Lachance, interroge la particularité de l’ordalie numérique, à travers l’évocation d’un documentaire présentant des fragments de vidéo blog – ou vlog – produits par des adolescents et postés sur You Tube. Enfin, Annie Élisabeth Aubert propose une lecture croisée de trois romans dont le thème commun est l’expérience de l’immigration. Où l’on mesure le défi et la force créative que représente l’obligation de se construire à partir de plusieurs cultures.
Vincent Cornalba, rédacteur en chef

Revue trimestrielle de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines