Présentation du numéro Passion par Gérard Pirlot et Vincent Cornalba

Le thème de la passion n’avait pas encore été abordé, de façon spécifique, par la revue Adolescence. Aussi fallait-il remédier à ce manque. Nous avons donc demandé à des psychologues, psychiatres et psychanalystes prenant en charge des adolescents, de nous faire part de leur expérience et de leurs réflexions théoriques sur le sujet, à partir de quelques vignettes cliniques.
Car la clinique détermine ici nos études et réflexions. Comme toujours et à lire les différentes contributions des auteurs de ce volume, plusieurs visages et spécificités de la passion à l’adolescence apparaissent. La passion amoureuse peut être dangereuse et réserver des surprises de taille quant à l’objet idéalisé, comme Gérard Pirlot nous le montre avec Magdalena. Le rôle du détail, du regard et de la voix, chez cette jeune femme animée d’une certaine nostalgie et de deuils anciens non élaborés, mérite d’être rapporté à ce fatum qu’est le « coup de foudre », inaugurant la passion amoureuse.
Au-delà de la simple description phénoménologique, le texte de Philippe Gutton permet, en s’étayant de vignettes cliniques et de textes littéraires, de mieux différencier, en termes de processus, amour et passion. L’auteur part de la reprise du modèle théorique du pictogramme pubertaire (P. Aulagnier) dont la dualité des formants assumerait la mission créative : l’infantile interprète le pubertaire. Le pictogramme pubertaire serait en effet sur le plan processuel un étonnant « inducteur de passion ». Avec celle-ci, le travail subjectal tente de se diriger vers un trait unique, « la signature d’un compromis identitaire ».
Le lien entre passion, adolescence, corps, anorexie et mouvement mélancolique apparaît de manière magistrale dans la vignette clinique de Marie-Paul, rapportée par Sylvie Le Poulichet. Celle-ci rappelle, tout d’abord, que l’entrée en Passion est ce moment de bascule vers une possible imminence de la mort et une mise en danger soulevant une ou des questions cruciales adressées à un autre et prenant le corps comme support d’expression. L’aspect passionnel d’une relation peut être aussi, comme nous le montre Mickael Benyamin, découverte dans l’après-coup de la rupture. La démonstration s’appuie sur la présentation du cas de Lauren chez qui, comme chez tout adolescent, les remaniements pulsionnel et narcissique propres à cet âge, vont dans un charivari émotionnel, exagérer les symptômes, « attaquant » le corps, les autres ou soi-même : la dépression, voire la détresse, ne peut alors qu’être la suite « logique » de la rupture amoureuse. Mais la passion amoureuse peut également alimenter une jalousie féroce teintée d’homosexualité, comme Anne-Valérie Mazoyer le signale avec Isadora ou encore Alice chez qui s’ajoutent des conduites toxicomaniaques. Maeva, présentée par Marjorie Roques, souffre sa passion avec une amie en incarnant cette souffrance dans son corps : anorexie, scarifications, conduites à risque… Toutes ces problématiques, hautement teintées d’homosexualité, ne sont pas sans solliciter celle-ci dans les contre-transferts lorsque le « psychiste » en face ou à coté est du même sexe, voire des acting-out et des attaques du cadre.
Dans « la passion de l’ennui », Vincent Estellon décrit une passion singulière peu étudiée, alors que pourtant si fréquente à l’adolescence. Son patient, James, « cultive » cet ennui à partir de souffrances issues de la séparation du couple parental, de l’effondrement des repères de son enfance, ceci dans un certain désœuvrement utilisé comme stratégie pour ne pas souffrir de la déception succédant à toute perte d’illusion.
Et si nos passions adolescentes prenaient leurs sources dans nos rêves d’enfance ? C’est ce à quoi nous convie Bernard Bensidoun. Partant de deux rêves de jeunesse, ceux de H. Schliemann et de S. Freud, il propose d’explorer leur nature, leur rôle dans le psychisme de l’adolescent, constatant leur lien avec des défaillances de l’objet, ainsi que la valeur de l’illusion dans la période de l’adolescence. À partir de sa longue pratique des prises en charge d’adolescents difficiles, Kati Varga livre, quant à elle, un texte d’une remarquable originalité métaphorique sur les aspects inconscients des conflits et souffrances adolescents. Sous couvert de parler de l’histoire de Persée, elle nous livre les spécificités des mouvements pulsionnels adolescents.
Dans son étude sur « Les dérives passionnelles de l’amitié 2.0 », Sylvie Bourdet-Loubère s’intéresse à cette nouvelle forme d’amitié à l’adolescence, qui passe par le filtre d’Internet et des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), ceci en interrogeant les pratiques sur Internet qui virtualisent les relations de la vie de tous les jours, dans le cadre des rencontres en ligne. Claude Cloës, pour sa part, soutient que la première passion humaine pour un Autre s’ancre dès la naissance fondatrice de la construction subjective, son excès dévoilant l’illusion de son éternité.
Dans ce numéro sur la passion à l’adolescence, il nous semblait important de ne pas oublier les liens existants entre « addiction » et « passion amoureuse » : en quoi les conduites addictives peuvent-elles être considérées comme des « passions du corps », en tant que formes d’aménagements pervers affectifs permettant d’éviter l’angoisse de castration ou celle de pénétration, induites par la rencontre amoureuse et sexuelle ? Les textes de Muriel Lascaux et Jean-Pierre Couteron, d’Ivana Obradovic, et Gérard Pirlot sur la passion addictive apportent leurs contributions propres sur ce point.
Enfin, dans la rubrique « Dehors », des auteurs poursuivent cette étude sur la constitution du lien passionnel, en prenant pour point d’appui certains objets culturels. La vie d’Adèle d’A. Kechiche devient l’occasion, pour Patrick Alecian et Anne-Marie Royer, de souligner l’importance d’un langage spécifique à créer afin de rendre compte de l’intensité pulsionnelle engagée, dans le cadre de la rencontre entre le corps propre et son environnement, tous deux redéfinis à l’adolescence. Nicolas Rabain et Isée Bernateau, reprenant l’ouvrage que Ph. Gutton a consacré à Balthus, re-questionnent l’émergence du féminin pubertaire dans un contexte de féminité infantile phallique. Dimitri Weyl, à travers l’analyse cinématographique de trois scènes du film de J. Audiard De battre mon cœur s’est arrêté, relie processus de subjectivation et dessaisissement d’un lien d’emprise du fils à son père, autre avatar de la relation passionnelle. Philippe Gutton clôt ce numéro en insistant sur le lien qu’il convient de repérer entre processus d’adolescence et affranchissement de l’emprise phallique. En s’appuyant sur une relecture du texte autobiographique de L. Andreas-Salomé et sa rencontre avec le pasteur H. Gillot, il revient sur le rôle central d’une rencontre, pour tout adolescent, avec « l’autre humain adulte », partenaire décisif dans cette étape à haute valeur structurante.

Gérard Pirlot et Vincent Cornalba

Revue trimestrielle de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines