Présentation du N° Sport et subjectivations

Pour la première fois, la revue Adolescence explore à travers le sport un des domaines de prédilection de l’investissement du corps adolescent. Depuis toujours, le sport est un mobilisateur du lien social, comme il en révèle ses apories. L’origine étymologique de ce terme anglais renvoie au « desport », à l’amusement. Des jeux du cirque aux jeux olympiques, des sphères politiques à celles des finances, le sport relève d’une articulation entre corps social, mise en acte pulsionnelle du corps subjectal et expression originaire par la corporéité. Entre l’investissement quasi-fétichisé d’un corps devenu un repère de la valeur du sujet et le maintien d’une capacité à jouer avec son agressivité et à rester créatif pour devenir soi, le sport est devenu un domaine de prédilection des adolescents. Cette mise en mouvement du corps implique un mouvement de subjectivation souvent formalisé dès l’enfance par les liens identificatoires aux investissements culturels parentaux et sociaux.
A la croisée de la pratique du sport et du processus d’adolescence, certaines thématiques s’inscrivent dans le devenir du sujet. Ainsi, une séparation aussi précoce que brutale avec l’environnement familial pour rejoindre un centre de formation, la pression constante autour de la performance attendue, les difficultés à trouver sa place dans un groupe, une fin de carrière avant qu’elle ait vraiment commencée, les blocages psychologiques entravant un talent pourtant singulier, un lien d’emprise entre un parent devenu entraîneur et son enfant devenu adolescent, voici autant de thématiques que ce numéro explore.
Celles-ci s’articulent avec un des conflits centraux de l’adolescence de ces sportifs : comment se construire, comment devenir soi quand son désir est aussi emmêlé avec celui des autres, la famille, l’entourage, la presse, le pays d’appartenance ? Comment s’approprier son corps et sa vie psychique quand, de l’intérieur comme de l’extérieur, le désir vient de l’autre ?
Cette tension subjectale est notamment investiguée par F. Houssier à partir de la biographie d’Andre Agassi, célèbre joueur de tennis des années 1990 ; il y est notamment question de l’emprise parentale – ici un père et son imago – sur le destin psychique d’un sportif de haut niveau. Cette problématique se prolonge dans l’article de S. Maurissen qui interroge l’investissement du masochisme féminin dans le tennis de haut niveau, ou encore dans le propos de S. Proia qui montre, dans le duo père entraîneur/fille championne, comment l’exigence intériorisée par la fille peut agir comme un gel du processus adolescent. Ces articles désignent la relation d’objet comme lieu du conflit psychique, notamment en termes d’impasse du renouvellement de la barrière de l’inceste et de capacité d’individuation.
Le sport inclue quelques identifications récurrentes, notamment celle qu’A. Birraux qualifie d’héroïque. Celle-ci inscrit l’adolescent dans une fétichisation d’un corps devenu un objet monnayable et fétichisé. Dans le sens de cette conflictualisation du corps adolescent, le point de vue philosophique de B. Andrieu insiste sur les effets de la modernité, impliquant des conduites à risque devant la nécessité de construire son existence. Cette interrogation identitaire des adolescents met en jeu des fantasmes de toute-puissance qui relèguent le corps au rang d’appareil à performance, ce que pointent Y. et E. Morhain. Par rebond, le sport a une place singulière dans le champ social, ce que précise le texte de L. Petit en indiquant que l’acte sportif est pris dans les rets d’une sévérité surmoïque culturelle qui peut faire office d’évitement du processus adolescent.
Pour autant, le sport intervient à l’adolescence comme une renégociation des représentations infantiles, comme le souligne V. Cornalba à travers le destin peu commun du footballeur L. Messi. La dimension de médiation thérapeutique fait apparaître le sport sous un jour plus favorable ; ainsi, dans la valeur opératoire de la boxe dès lors qu’elle s’inscrit, comme l’écrivent B. Leroy-Viémon et ses collaborateurs, dans un dispositif permettant à un adolescent violent une métabolisation originale de son agressivité. Dans cette perspective, L. Karsenty interprète la ronde de capoeira, art afro-brésilien entre lutte et danse, comme un jeu corporel créatif aux effets thérapeutiques potentiels. Cet article s’articule avec celui de A.-M. Paul qui, à partir d’un groupe thérapeutique à médiation danse et écriture en hôpital de jour, montre comment des traces mnésiques non symbolisées émergent et se transforment à travers l’associativité groupale, corporelle et verbale.
Précisons enfin que deux articles « hors dossier » poursuivent de façon plus associative le fil rouge de ce numéro ; J. Vargioni propose de montrer l’envers de l’acte sportif en abordant la passivité mélancolique liée au corps obèse, tandis que A. Tassel nous donne à rêver en commentant la série des tableaux « Les footballeurs » réalisée par Nicolas de Staël, inspiré par une soirée de football au parc des Princes.

Revue trimestrielle de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines