IDENTITÉ ET TRANSMISSION

« Identité » est devenu l’un des maîtres mots de notre psychologie collective. Chacun est requis de correspondre à une identité à la fois plurielle et distincte de celle des autres. Même la persistance durable de l’identique à soi (génératrice d’« identité ») est susceptible de se modifier comme le montre J.-M. Rey dans sa contribution. Il n y a pas d’identités, il n y a que des sentiments d’identité, c’est ce que les études ici réunies montrent. Les phénomènes contemporains-adolescents, cas limites, transgenres sont caractéristiques des paradoxes d’une identité où l’on passe du psychosexuel au social en une circularité qui réclame tour à tour de dissoudre les identités, de les revendiquer et d’en créer de nouvelles. Faut-il rejeter une notion devenue trop polysémique ou l’articuler aux concepts plus éprouvés d’identification, de subjectivation et de relations aux objets du désir ?

Ce numéro de la revue Adolescence participe à ce questionnement en l’articulant à la problématique de la transmission intergénérationnelle, à partir d’un colloque du Collège Aquitain de Psychopathologie de l’Adolescent (2015), dont nous publions les interventions de J. Picard, J.-M. Rey, A. Braconnier, M. Delorme et B. Bensidoun.

  1. Picard présente les activités du CAPA puis questionne le mal être des adolescents à partir des prises en charge cliniques et d’une lecture de certaines œuvres littéraires. J.-M. Rey argumente que « transmission et identité » sont des notions plus philosophiques que psychanalytiques, à partir d’un paradoxe sur le temps, l’« éloge de la folie » d’Érasme, le « membre fantôme » chez J. Michelet, certains propos d’H. Bergson, C. Peguy et F. Kafka. Ajoutons que, ironie de l’histoire, ce sont des psychanalystes (E. Erikson et R. J. Stoller aux États-Unis) qui ont fait le succès de la notion d’identité ! A. Braconnier vient interroger les liens entre crise de la transmission, crise des identifications transgénerationnelles et crise d’identité, chez les adolesents mais aussi chez les cliniciens qui les reçoivent, en un tour d’horizon nécessaire d’un champ maintenant classique-que M. Delorme discute en soulignant que les relations complexes entre ces trois registres constituent un « actuel malaise dans la culture ». Enfin B. Bensidoun expose ses vue sur le prérequis de la transmision (accès à l’altérité et capacité de faire face à la perte) avec une belle histoire clinique.
  2. Arènes propose des hypothèses qui feront, je crois, date, sur la filiation comme « forme dynamique » dans une temporalité douloureuse, à partir d’une critique des approches transhumanistes comme témoignant d’un futur désinvesti de l’élan vital par le mythe d’une mémoire parfaite. Notre collègue de Rio de Janeiro, M. Rezende Cardoso brode des variations sur la dépendance à l’adolescence, en prenant l’exemple des addictions puis en discutant le lien avec le concept de séparation, inséparable de l’angoisse pulsionnelle. Nous avons voulu en publiant l’article de J. Jourdan-Peyrony et de F. Pommier sur le masque comme enveloppe illustrer cliniquement le thème : créer des masques à partir de l’empreinte du visage avec des adolescents suivis en institution psychiatrique relance un processus de subjectivation en écho des interactions infantiles précoces. Dans le même esprit S. Fellak rapporte comment son contre transfert fut sollicité par la référence à l’« Arabe » dans « L’étranger » d’A. Camus par un de ses patients, au décours d’une recherche de l’altérité là où il était prisonnier d’un narcissisme incestuel.
  3. Bilbao et D. Jofré, de Santiago du Chili, discutent les relations entre identité et transmission en faisant bouger les modes habituels de traitement de la filiation subjectivante, dans le sens d’une anthropologie de la modernité. Ici P. Votadoro vient développer une recherche sur la valeur signifiante des symboles mobilisés dans les blessures auto-infligées des adolescents, entre perte, sacrifice et désaffiliation, en direction d’une catharsis.

Les deux articles de R. Dejours et de M. Bosc envisagent une autre situation prototypique : la transmission en terminale philo et en classes préparatoires. R. Dejours analyse les stratégies défensives des élèves soumis aux contraintes drastiques propres aux classes préparatoires, comme susceptibles d’entraver la résolution des conflits, en particulier identitaires, de la fin de l’adolescence. M. Bosc part du cas d’un lycéen qui refuse l’enseignement qui lui est donné et montre que ce refus cherche à protéger une identité menacée par l’enseignement : comment alors continuer à transmettre ? Des références à D. W. Winnicott et à G. Simondon aident à répondre.

Ph. Givre s’attache à la première phase du travail thérapeutique où les adolescents dénoncent leur entourage et le monde entier, jusqu’à l’absurde, en un propos d’allure philosophique qui recouvre un trouble identificatoire d’origine précoce. C. Costantino nous parle de sa pratique groupale de la médiation conte, comme pouvant initier à un travail analytique : les potentialités symbolisantes du conte relient les vécus traumatiques de la puberté au travail du rêve.

  1. Benyamin et G. Pirlot revisitent opportunément l’inhibition psychique à l’adolescence comme symptômatique d’un dysfonctionnement du préconscient perturbateur du sentiment d’identité. Autre approche encore : C. Duhamel et A. Ledrait, à partir de leurs pratiques auprès d’adolescentes « radicalisées », posent des jalons pour une réflexion sur les enjeux psychiques de l’engagement djihadiste en prolongement du dossier consacré à ce thème dans le numéro précédent de la revue. Tandis que pour conclure O. Douville approfondit sa théorie de la dialectique identité/altérité à l’œuvre chez les adolescents soldats enrolés dans des guerres, comme réduite à la forme d’un Moi idéal simplifié privé de fraternité.

Cet ensemble produit une mise en perspective et une reproblématisation d’une question actuelle majeure

François Richard, Co-directeur de la revue Adolescence et coordinateur de ce numéro

Revue trimestrielle de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines